Mercredi 4 juin 2008

Ambrine ne bougea pas et resta muette; contemplative.
Au bout de longues minutes, elle éternua, aigu et sonore.
Les épaules masculines s'immobilisèrent et l'homme se retourna lentement.
_"C'est impoli d'insis..." Il s'arreta net, décontenancé à la vue de notre  demoiselle, les fesses sur le sol, dégoulinante et  tremblante, la tignasse ébourrifée, les grands yeux oranges et le nez pointu dressés vers lui comme un combatant à l'agonie qui ne veut pas abdiquer.

Concentrant ses dernières forces, elle lui lança à toute allure de sa voix félée:
_"Je viens d'Ogrens, je suis ici pour quelques jours, ça fait plus d'une heure que je bataille contre ce maudit vent d'est et cette pluie glaciale, je ne sais ni où je suis ni où se trouve mon hotel. Je suis morte de froid et de fatigue, je deteste déjà cette ville et je ne bougerai pas de cette marche avant d'avoir retrouvé l'usage de mes membres et appelé un taxi."
Elle pris une profonde inspiration et ferma les yeux comme si elle allait recevoir un coup.

Sans donner un seul indice à Ambrine sur l'effet de sa plaidoirie, l'homme promena un bref instant ses iris Majorelles sur elle et  parti derrière le bar.
Il fit tinter différents objets, attrappa plusieurs boites sur les étagères sans plus faire attention à la demoiselle. Il arreta son bazar et disparu au fond de la boutique, derriere le mur improvisé en planches. Bruits de pas qui montent des escaliers qui craquent. Il en redescendit presqu'aussitot.

Il s'approcha d'Ambrine et la pris dans ses bras sans une secousse, avec une facilité surprenante et bien plus de délicatesse qu'il n' en avait l'air capable.
Il traversa la boutique monta trois autres petites marches et la posa derrière le mur improvisé, dans un grand fauteuil moelleux en velours prune. La cheminée crépitante semblait lui faire des oeillades fasécieuses. Il lui jetta une couverture épaisse et douce sur les jambes et retourna vers le bar.

Ambrine glissa une pupille curieuse dans l'interstice des planches: en dessous d'elle sur une table, étaient allignées une douzaine de paires de chaussures, un attirail d'ustensiles et une énorme boite de cirage qui sentait comme les vacances à la campagne avec son père.
Plus loin, le maitre des lieux continuait sa musique  de cuisine tintante, sifflante, claquante...

Lovée dans sa bonbonière prune et capitonée, apaisée par le poid de la couverture et léchée par la chaleur des flammes , Ambrine laissa sa tête basculer sur le coté, ses paupières chavirer en avant et s'endormi presque.

Elle pouvait sentir son sang fondre et courrir de nouveau, impétueux entre ses veines. Ses muscles se dégelèrent progressivement, sans accoups pour finir en mottes de beurre tendres et fermes. Les yeux clos, elle se promenait dans le paysage de son corps. Rouge, chaud, palpitant avec son fleuve qui gronde et dévale ses monts et ses vallons. Sa respiration se fit profonde et sereine, ses traits se lissèrent et sa bouche rosit. (la légende raconte qu'elle ronflait tendrement... Chut!) .
 

C'est une odeur suave douce-amère, s'insinuant dans ses narines qui déplia les paupières d'Ambrine. Devant elle, sur la table, un bol à cannelures, couleur crème à fleurs rouges exhibe fierement ses rondeurs portant un breuvage blanc cassé. La fumée qui s'échappe fleure la vanille, la canelle et la giroffle. Il a pour compagnon, une assiette assortie , coquettement garnie de patisseries charnues, sombres et alvéolées. En son milieu, trône un ramequin miniature gorgé d'un liquide or translucide.
De l'autre côté du bol un livre est allongé paisiblement, "oliver twist" de Charles Dickens.
Sur l'un des gâteaux, posé comme un tipi sur une colline, il y a un papier plié avec comme destinataire "
MLLE".

Ambrine le saisi et le déplia. Même le bruissement du papier avait sa place et son importance dans cette antre chamarée. Sur la page tissée s'étiraient des mots violets sans doute tracés par une plume bisautée:

"
Mlle, veuillez excuser mon impolitesse et mon accueil aussi froid que le temps.
C'est que le jeudi, je n'aime pas le bruit. Il est banni de mon cercueil.
Vous êtes la bienvenue, je vous ai préparé du thé au lait aux épices
avec des nonnettes à l'orange et à l'érable et quelques tranches de pain perdu.
Trempez les dans le miel de bruyère.
Rien de tel qu'un gouter nocturne pour vaincre tous les maux.
Rien de tel qu'un Dickens à l'heure du gouter.
Faites ici ce qui vous chante, tant que c'est en silence.
                                                                        
                                                                                            Franklin "


C'est une grande explosion rassurante et euphorisante qui éclata au creux d'Ambrine.
Du regard, elle fit le tour du lieu. De mémoire, elle revit son parcours depuis sa sortie du cinéma.
Elle sourit. Elle venait de pénétrer dans l'écran.

Elle glissa de nouveau sa pupille dans l'interstice des planches et épia son hôte. Elle scruta sa carrure, fouilla ses boucles rousses épaisses, lisses et désordonnées, contourna la nomenclature de son visage s'accrochant à son ossature, sa machoire, son menton, ses pomettes, elle sautilla sur ses tâches de rousseur recouvrant sa peau mate.
Il cirait ses chaussures. Ses gestes étaient brusques et méticuleux à la fois. Comme un cérémonial mené par un homme qui "n'aime pas les cérémonies".

Ambrine se figea.
Son oeil fauve transpercé à quelques centimetres par l'iris majorelle de Franklin.
A travers l'interstice du bois aucun ne détourna le regard....


Par plume de lune - Publié dans : êtres virtuels - Communauté : SOIF DE LIRE...
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